Le féminin sacré a-t-il toujours existé ?Mémoire de la Terre, lignées invisibles et sacré incarné.
- rebecca DEGEETERE

- 28 janv.
- 4 min de lecture
Le féminin sacré n’est pas apparu un jour précis de l’histoire, pas plus qu’il n’a disparu brutalement. Il est une mémoire ancienne, profonde, enracinée dans le vivant. Une mémoire qui précède les religions, les dogmes et les institutions. Une mémoire qui se transmet d’abord par le corps, par les cycles, par les gestes, par la relation intime à la Terre.
Dans les sociétés anciennes, le sacré ne se situait pas ailleurs. Il était là, dans la terre que l’on foulait, dans le sang qui coulait, dans les saisons qui revenaient, dans la naissance et la mort perçues comme des passages, non comme des ruptures. Les grandes déesses primordiales, Inanna, Isis, Déméter, Artémis n’étaient pas des figures idéalisées ou abstraites. Elles incarnaient la totalité du vivant : la fécondité et la destruction, l’amour et la colère, la guérison et la perte. Le féminin sacré n’était pas doux par principe ; il était vrai.
Dans ce monde-là, les femmes occupaient naturellement une fonction de médiation. Non parce qu’elles dominaient, mais parce que leur corps, rythmé par la lune, par le sang, par la gestation et les seuils de vie, était perçu comme un lieu de passage entre le visible et l’invisible. Le corps n’était pas un obstacle à la spiritualité : il en était la porte.
C’est de cette mémoire-là que naît ce que l’on appelle aujourd’hui, de manière symbolique, la lignée de la Rose. Non pas une lignée de sang ou un ordre structuré, mais une transmission souterraine d’un sacré incarné. La Rose dit quelque chose de fondamental : elle unit la beauté et l’épine, l’ouverture et la protection, l’amour et la blessure. Elle rappelle que le sacré n’est pas purifié de la chair, mais enraciné en elle. La Rose honore le corps comme temple, le désir comme force de vie, l’amour comme voie de connaissance.
Cette lignée ne disparaît jamais, mais elle apprend à se cacher. Lorsque les anciens temples sont détruits ou réappropriés, lorsque le sacré se déplace vers des formes désincarnées, le féminin sacré se transmet autrement. Il passe par des femmes mises à part, souvent appelées plus tard sorcières, mystiques, hérétiques, mais qui furent d’abord des gardiennes du seuil.
Dans de nombreuses cultures, ces femmes étaient reconnues comme des femmes “divisées” non pas brisées, mais séparées du monde ordinaire pour être consacrées à l’invisible. Elles vivaient sur la frontière. Elles savaient lire les signes, entrer dans les rêves, écouter la Terre, accompagner les passages. Leur savoir n’était pas écrit : il était incarné, transmis par la voix, le geste, la présence. Elles détenaient la mémoire des mythes, des plantes, des cycles, et surtout la capacité de relier.
Lorsque l’on entre dans le Moyen Âge, le féminin sacré ne s’éteint pas. Il se transforme. Cette période, souvent perçue comme obscure, est en réalité traversée de tensions profondes entre une spiritualité institutionnelle qui se durcit et des formes de sacré incarné qui persistent dans les marges.
Les guérisseuses, les sages-femmes, les herboristes continuent d’accompagner les naissances, les maladies, les morts. Elles connaissent le corps féminin sans le séparer de l’âme. Elles travaillent avec les cycles lunaires, les saisons, les plantes. Leur lien à la Terre, hérité des anciens cultes de la Déesse, fait d’elles des figures à la fois nécessaires et redoutées.
Dans les monastères, les béguinages ou en dehors de toute structure officielle, des femmes comme Hildegarde de Bingen, Mechtilde de Magdebourg ou Hadewijch d’Anvers parlent de Dieu à partir de l’expérience intérieure, des visions, du souffle, du corps vibrant. Leur parole est poétique, charnelle, libre. Elle échappe aux cadres masculins de l’autorité religieuse. Elle dérange.
Plus à l’ouest, dans les terres celtiques, cette mémoire s’incarne puissamment à travers les prêtresses d’Avalon. Avalon n’est pas seulement un lieu mythique ; c’est un espace liminal, un entre-monde. Les prêtresses y sont gardiennes de la souveraineté sacrée. Dans la tradition celtique, la Terre choisit le roi, et ce choix passe par le féminin. La prêtresse reconnaît la justesse ou retire la légitimité. Elle ne gouverne pas : elle accorde.
Des figures comme Morgane, plus tard diabolisées, étaient à l’origine des femmes de passage, de soin et de vision. Trop libres, trop enracinées, trop souveraines pour un pouvoir centralisé.
Dans l’Antiquité déjà, cette voix féminine indomptable existait sous une autre forme : celle des Sibylles. Femmes-oracles, elles parlaient sans intermédiaire, sans doctrine, sans hiérarchie. Leur parole ne cherchait pas à rassurer ; elle révélait. Elles annonçaient les déséquilibres, les basculements, les chutes. Leur voix était inspirée, souvent énigmatique, toujours dérangeante. Certaines de leurs prophéties seront récupérées plus tard par le christianisme, tandis que la figure féminine qui les portait sera effacée.
Peu à peu, ce féminin sacré devient suspect. Avec la fin des cultes païens, la christianisation et le durcissement des institutions, le sacré se détache de la Terre et du corps. Le féminin est toléré à condition d’être purifié, soumis, idéalisé. Le corps féminin devient une faille, un danger. À partir du XIVᵉ siècle, la peur se transforme en violence. Les femmes de savoir sont assimilées à l’hérésie. Les chasses aux sorcières feront des dizaines de milliers de victimes jusqu’au XVIIᵉ siècle.
Le féminin sacré n’est pas détruit, mais désancré. Il survit dans les gestes transmis, les traditions populaires, la mémoire du corps. Et cette histoire laisse des traces profondes : culpabilité liée au désir, honte du corps, coupure du ressenti, intuition dévalorisée.
Si cette mémoire se réveille aujourd’hui, ce n’est pas un hasard. Nous traversons une crise de sens, un épuisement collectif, une rupture avec le vivant. Le corps ne suit plus. L’âme réclame autre chose. Le féminin sacré revient comme une mémoire réparatrice. Non pour opposer, mais pour rééquilibrer. Non pour idéaliser le passé, mais pour comprendre ce qui a été coupé et ne plus le reproduire.
Incarner le féminin sacré aujourd’hui ne consiste pas à adopter une posture spirituelle ou un rôle. Il s’agit de se souvenir, puis de réhabiter sa vie. Écouter son corps. Honorer ses rythmes. Faire confiance à l’intuition. Réconcilier douceur et puissance. Redonner une place au symbolique, au rituel, à la présence.
Le féminin sacré n’est pas à inventer.Il est à réintégrer.
Il circule encore, silencieux et vivant, dans la chair, dans la Terre, dans les relations.Et s’il se rappelle à nous aujourd’hui, c’est parce qu’il cherche, à travers nous, à reprendre souffle.
Rebecca

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